mercredi 27 avril 2016

Brussels International Fantastic Film Festival, 34ème édition (bis)

Impossible d'évoquer le mois de mars 2016 à Bruxelles sans penser aux attentats qui y eurent lieu, juste une semaine avant le début du festival. C'est donc tout à l'honneur des organisateurs et des 53000 festivaliers d'avoir maintenu à flot cette iconoclaste manifestation d'une cinéphilie de l'étrange.

S'il suffisait d'ouvrir un journal ou de se recueillir à Maelbeek, à Zaventem, à la Bourse pour se remémorer sa dose d'horreur, le BIFFF a été bienvenu pour ses éclats de rire, son ambiance potache et ses indéboulonnables traditions. Rarement l'antédiluvienne maxime de début de projection "Tuer encore? Jamais plus! " n'aura eu autant de sens qu'en cette période.

Pour le discours d'ouverture du festival, son président Guy Delmote rappela à propos, sans s'y appesantir, l'importance de la culture comme réponse et frein à la violence. C'est sur l'air connu de "Bruxelles ma belle" qu'il laissa ensuite se développer l'émotion. Déjà le public y ajoutait une dose de pitrerie, avec briquets et gsm balancés en cadence. Paris est cité dans la chanson, ce sont aussi toutes les villes de part le monde qui méritèrent une pensée.

Mais bientôt, ce furent les évènements de l'Angleterre Victorienne qui retinrent l'attention des BIFFFeurs avec...

  • Pride & Prejudice & Zombies (Burr Steers)

Dans la très conventionnelle campagne Victorienne du XIXème siècle, en banlieue de Londres, rôdent des hordes de zombies, comme nous en informe une magnifique introduction, façon théâtre en carton. Mais la civilisation britannique ne s'arrête pas pour si peu et bals, tea-times et projets de mariages s'organisent toujours derrière les fortifications des manoirs de la bourgeoisie.

Si Mr Bennet a favorisé l'entrainement martial de ces cinq chipies et ninjas de filles, Mrs Bennet regarde avec satisfaction l'arrivée de trois beaux partis dans le voisinage. C'est peu dire que ses plans matrimoniaux seront mis à mal par des excès de fierté, de discours fielleux d'aristocrates imbus d'eux-mêmes et de vieux corps putrides affamés combattus par les demoiselles.

Sans nuage de lait, mon thé, godamnit!
Sans jamais chercher à aller bien plus loin que son titre, le film tourné très proprement se regarde facilement, avec la juste dose de gore propret, de romance et d'action. Un film idéal pour un couple d'adolescents, qui trouveront dans cette série B taillée pour le grand public de bonnes excuses, attendrissement ou "frayeur", de se serrer l'un contre l'autre.

  • They look like people (Perry Blackshear)

Deux bons amis se croisent dans la rue, semble t'il par hasard, après plusieurs années sans nouvelles. L'un étant dans une passe difficile, l'autre l'accueille pour quelques jours et quelques bières. Tous les deux ont leurs faiblesses qu'ils se révèleront au gré de leurs retrouvailles. Le premier est persuadé que dans les zones urbaines des monstres remplacent les humains et souhaite en protéger son ami, contre son gré s'il le faut. Le deuxième cache son manque de confiance en lui derrière un masque de style, de musculation et de superficialité.

Sans beaucoup de moyens mais honnête dans sa démarche et sa réalisation, ce film tourné dans un petit appart et sa cave déroule à son rythme son histoire de schizophrénie mais surtout d’amitié. Porté par la bonne alchimie des deux acteurs principaux, il profite d'une correcte montée en tension toute en ambiguïté dans le dernier tiers, pour un dénouement qui donne envie de payer une bière à un pote!

  • Yakuza apocalypse : the great war of the underworld (Takashi Miike)

Ne serait-ce que le titre annonce la couleur : ça va être dense et bien frappé! Je me pensais néophyte en matière de film de Takashi Miike, mais je réalise avoir vu "13 assassins", au BIFFF, en 2011, excellent film de sabre. Au vu de la production phénoménale de Miike, plus de 90 œuvres, difficile de passer à côté. J'ignore sans doute en avoir vu d'autres.

Pas de temps mort en effet, avec une première scène qui présente un chef Yakuza ne craignant pas de mettre les mains dans le cambouis et la tripaille pour faire tourner sa petite affaire. Il se retrouvera rapidement confronté à plus fort que lui, sous la forme de membres d'un mystérieux Syndicat : un prêtre au look de médecin de la renaissance, un kappa (homme-tortue) et un otaku aux cheveux gras mais à la tatane efficace. Bien que très au delà de son dernier souffle, il parvient à transmettre à son garde du corps le plus prometteur le secret de sa force : son vampirisme et son désir de vengeance.
D'homme de main à chef de gang : un yakuza aux dents longues

Oui, c'est déjà beaucoup mais ce ne sont pourtant que les premières minutes d'une hallucination totale et déjantée. On adhère ou pas mais pour moi, le lot de moments de pure stupéfaction valent bien les quelques longueurs et la sensation de se faire anéantir le cerveau une scène sur deux. BIFFF-approved!

  • 31 (Rob Zombie)

Qualifié par le réalisateur lui-même comme son "film le plus violent à ce jour", la scène d'introduction toute en clair-obscur avec un clown armé d'une hache et de peu d'humour laisse peu de doute sur cette affirmation...

Un groupe de jeunes branleurs est kidnappé et forcé de participer à un jeu de massacre sanglant et pervers. De quoi vous dégouter d'aller visiter les coulisses d'un cirque. L'image est manifestement travaillée, avec effets de lumière, ombres, cadrages, saturations des couleurs. L'ambiance de joie foraine pervertie, le gore éclaboussant sont de chaque instant. Mais le film est terriblement linéaire dans son déroulement et détaché de ses personnages. Il se résume vite à une succession, certes jouissive dans sa violence graphique mais au final vaine, de "boss de fin de niveau". Un manque de fil rouge et de scénarisation pour ce qui reste une "belle" vitrine des capacités du réalisateur dans le genre du slasher pour public averti.

  • Aaaaaaah! (Steve Oram)

1h20 de grognements pour démontrer que l'homme est un animal comme un autre : pari réussi ou non? L'expérience est en tout cas éprouvante pour le spectateur, qui s'inflige de longues scènes de grognements et de gestes simiesques façon "guerre du feu" mais au sein d'un quartier propret et moderne quelque part en Angleterre.

Si le propos est transmis, parfois avec humour (souvent gras), il est difficile d'adhérer à la forme, terne et répétitive. Nous nous battons pour la nourriture, le territoire, le sexe, le pouvoir. Nous nous abrutissons dans les drogues, les loisirs répétitifs, les rituels absurdes. Nous sommes tour à tour altruistes et égoïstes, violents et aimants. OK, rien de nouveau sous le soleil.

Bien que décevant, ce type de film est tout de même l'expérience qu'on peut attendre dans un festival : sortir de sa zone de confort cinéphilique et donner à un film difficile sa chance de conquérir un public. Difficile à conseiller néanmoins, en dehors du plaisir masochiste de pouvoir dire "je l'ai vu".

  • The end (Guillaume Nicloux)

Après Aaaah, autre film casse-gueule : Depardieu déambule presque seul dans une forêt. Plus exactement, un personnage joué par Depardieu mais seul lui est visible. Dans un quasi monologue, accompagné de rares notes au piano ou au violon, le film atteint une telle épure qu'il en devient tour à tour onirique et cauchemardesque.

Dans une solitude terrible, rehaussée parfois par des compagnons presque mutiques qui ne servent que de révélateurs, de miroirs, un chasseur perdu cherche à retrouver son chemin, entre sentiers forestiers et regrets refoulés. Bien que filmé dans des extérieurs magnifiques, le film crée une distance totale entre le spectateur et les personnages. Néanmoins, bien que difficilement, le film fonctionne par le contraste entre absence d'empathie pour le protagoniste et l'expansive, envahissante, omniprésente présence de Depardieu.

C'est avant qu'on lui prenne son fusil... Et il le fera savoir
Plus qu'un film, The end est finalement une ode à la matérialité de celui qu'il est désormais convenu d'appeler l'"ogre Depardieu". Il est probable que pour un public ne connaissant pas cet acteur et avec tout autre que lui, le film serait totalement vain.

Là encore, comme pour Aaaah, une expérience courte mais ardue, impossible à recommander, mais qui parvient de par son étrangeté à maintenir une flammèche d'intérêt.

  • The Rotten Link (Valentin Javier Diment)

Escondida, petit bourg de l'Argentine contemporaine. Ses frustrations, son isolement, Raulo son fou du village et sa soeur Roberta qui se prête par tradition aux désirs de tout le village.

Au fil des tournées de distribution de bois de Raulo ou dans la chambre sordide de Roberta, nous avons l'honneur, le privilège et l'avantage de mieux connaître cette petite communauté et d'apprendre à les haïr pour leurs lâchetés, leurs violences, leurs égoïsmes. Hors du temps, hors de la normalité, nous assistons à un conte sombre, lumineux de par l'image mais poisseux, qui ménage parfois tendresse ou rire.

La montée en tension lente, très progressive, avec parfois des brisures de rythme ou des scènes dures ou inattendues, peut aisément perdre du public en route. Si le dernier quart d'heure plus conventionnel pour un drame horrifique sert d'exutoire pour le public comme pour les personnages, que reste-t-il au moment du générique? Un goût étrange, d'inachevé et de malséance latente, mais l'impossibilité de s'identifier aux personnages (Dieu merci...) me semble empêcher une réelle adhésion au film.

  • The call up (Charles Barker)

A mettre en parallèle avec le récent "Harcore Henry", film d'action à la première personne façon jeu vidéo, The call up est l'autre versant du rêve de gamer : par la réalité virtuelle, être dans le jeu. Mais s'il est facile d'un clic de souris de zigouiller un ennemi de pixels, il devient plus difficile de le faire quand le réalisme monte de quelques crans... et qu'on découvre que les balles tuent vraiment.

Bien que les participants puissent revenir à la réalité tangible en relevant leur casque les immergeant dans le jeu, celui-ci ne cesse jamais. Cette idée ménage quelques moments sympathiques de tension, où le joueur refuse de regarder l'évènement tandis que le son ne laisse pas d'ambiguïtés. Malgré une image léchée et quelques clins d'œil à la culture cyberpunk ("Zaibatsu Corp" chère à William Gibson et à la série GTA) ou gamer (l'hélicoptère russe Hind, un quasi incontournable du jeu d'action), le film perd rapidement son intérêt. La faute à une structure répétitive, des personnages caricaturaux, une quasi absence de twists et un final attendu qui ne se donne même pas la peine de conclure.

  • Yoga Hosers (Kevin Smith)

Deuxième volet d'une trilogie dont je n'ai pas vu le premier opus du même réalisateur, "Tusk", "Yoga Hosers" est une pure comédie rythmée et déjantée. Parfum de film de potes au casting de luxe (entre autres Johnny Depp, son ex Paradis et leur fille dans un des deux rôles principaux) sans grande ambition sinon de se divertir entre eux, le grain de folie est suffisamment communicatif pour que nous autres, ceux qui ne font pas partie de la petite bande, adhérons au délire.

J'ai jamais compris en quoi Depp est un sex-symbol
Comment résumer en une phrase? Deux ados délurées, adeptes du Yoga agressif, invitées à une soirée par deux satanistes, sont confrontées aux créations ignobles vieilles de 70 ans du créateur du parti nazi Québécois... Le tout enrobé de moue adolescentes, de haussements d'épaules désabusés, de tapotage sur GSM, de fous-rires complices : les deux nanas sont insupportables de réalisme, au milieu d'un grand mélange foutraque. Cerise sur le gâteau, des monologues d'un Depp affligé de strabisme et d'un accent québécois, encore une fois grimé des pieds à la tête et méconnaissable. Un collège fou, fou, fou, pétillant, léger et réjouissant.

  • The corpse of Anna Fritz (Hector Hernandez Vicens)

N'y aurait t'il pas chez nos amis Espagnols un fantasme latent du viol sur femme dans le coma ou, de façon générale, médicalisée et vulnérable? Après Parle avec elle et La peau qu'elle habite d'Almodovar, le court Aftermath, de Nacho Cerdavoici, une autre pellicule ibérique qui commence sur ce thème.

L'actrice universellement adorée, la jeune et belle Anna Fritz, est retrouvée morte. Tandis que l'Espagne prépare des funérailles nationales, le jeune interne qui s'occupe de la morgue se concentre lui sur sa pré-soirée avec deux amis, en sniffant quelques lignes derrière l'hôpital. Une chose en appelant une autre, les trois compères se retrouvent rapidement à contempler le corps nu de la morte. Une chose en appelant décidément une autre, il est ensuite temps de s'abandonner à ses pulsions nécrophiles. Mais la belle reprend conscience tandis que le deuxième y va de son mieux. Choc, horreur mais surtout que faire : si elle parle, c'est la prison et l'opprobre. En la rendant à sa condition de macchabée, voilà qui faciliterait les choses... Si seulement le troisième larron n'avait pas un début de titillements moraux. De palabres en palabres, Anna Fritz recouvre un peu de mobilité et tente une fuite rampante dans l'hôpital.

Le côté nécrophile et voyeuriste rapidement évacué et finalement secondaire, il reste un huis-clos avec son juste rythme de rebondissements, d'atermoiements, de courses-poursuites sur les coudes. Si le méchant en chef en fait des tonnes, l'actrice tire son épingle du jeu en jouant de façon convaincante son lent retour à sa mobilité. Chapeau aussi au sound design, qui souligne efficacement par des sons organiques son lent retour au libre arbitre.

  • Bähuballi : the beginning (S.S. Rajamouli)

Attention, film kitsch à nos yeux d'occidentaux, mais électrisant! Pachydermique joyau en provenance d'Inde, Bähuballi conte la reconquête par le héros éponyme de son trône légitime. Prince abandonné peu après sa naissance pour le protéger d'une révolution de palais, il est recueilli dans une petite bourgade dans une vallée profonde et oubliée.

L'appel de l'aventure lui fait braver pendant des années les interdits ancestraux et, échec après échec, année après année, gravir la falaise pour enfin découvrir le monde. Cette seule scène est déjà un monument d'action over-the-top, d'optimisme naïf, de délire graphique, dans un équilibre délicat entre l'exagération ridicule et le badass total.

Bonjour! Room service!
Le reste est à l'avenant, avec romances, combats, retrouvailles de vieux alliés, digressions sur des personnages secondaires et, en long final, un flashback étourdissant sur le passé guerrier de son père. Cette scène met à l'amende, toujours dans cette veine extrêmement colorée - et je ne peux ici que reprendre les comparaisons faites par ailleurs - 300, Conan et le seigneur des anneaux réunis.

Un délire graphique, un héros généreux en cœur et en baffes, une approche premier degré et la pointe d'exotisme indien : loin des blockbusters de plus en plus sombres et pontifiants d'Hollywood, un shoot direct d'adrénaline, de stupéfaction et de rires incrédules. Et c'est le sourire aux lèvres qu'on écoute la foule scander, tant dans la salle que sur la pellicule, "Bähuballi, Bähuballi!", lors du tomber de rideau. La suite et fin est déjà annoncée!

  • The curse of sleeping Beauty (Pearry Reginald Teo)

Aïe. L'accident de parcours. Le film était présenté en première internationale et si ça ne tenait qu'à moi, il n'irait pas plus loin.

Le héros, générique au possible, rêve régulièrement d'une belle princesse endormie. A chaque tentative de baiser, le rêve d'idylle vire au cauchemar angoissant. Il se trouve que, récupérant un manoir à la faveur d'un héritage, il découvre en l'explorant que son destin, ses rêves, sont liés à une vieille malédiction familiale. Aidés par deux comparses, le vieux sage et la potiche, il tentera de démêler l'écheveau de tout ce foutoir. De longues scènes inutiles, dans le monde réel, font le lien entre quelques-unes qui réveillent l'attention, dans le monde du rêve. Une relecture moderne et sombre de contes? Certes, pourquoi pas, mais n'est pas le "Labyrinthe de Pan" qui veut.

Une bonne vision de mon état pendant la projection
Pour tout vous dire, entre images sombres illisibles, héros dont on souhaiterait qu'ils meurent le plus vite possible, visions cauchemardesques grotesques, la malédiction du sommeil de plomb nous est tombée dessus bien avant le générique de fin.

  • Blood on Melies'Moon (Luigi Cozzi)

Film bancal, mal fichu, mais qui au final ne laisse pas indifférent. Pour cette sensation de n'avoir pas apprécié mais sans avoir perdu son temps, je le rapprocherai de "Aaaah" et de "The end" en le plaçant un pas en avant. Le film se présente comme un vrai-faux docu fantastico-mystique sur les mystères entourant les débuts du cinéma. Plus explicitement, la disparition mystérieuse et historique de Louis Leprince, pionnier de nos chères images mouvantes et projetés, en 1890. Soit 5 ans avant les débuts triomphants des frères Lumière et de Méliès.

Si la base est intéressante, la forme est déroutante et nécessite du temps pour s'y adapter : acteurs extrêmement amateurs pour la plupart, couleurs criardes inspirées du Giallo, filtres incohérents, montage charcuté, effets très spéciaux, scénario foutraque. Mais peu à peu, émergent les vrais sujets du film : la joie sauvage de tourner un film, bon ou mauvais qu'importe, le plaisir que donne la liberté des mondes imaginaires, un hommage à la créativité de Méliès notamment, hommage encore au cinéma fantastique, d'horreur, de science fiction et à leurs techniciens/magiciens dans les coulisses. Ambition reconnue par le BIFFF puisque le réalisateur, Luigi Cozzi) était membre du Jury International.

Il y a du quasimodo dans ce film : sous une apparence hideuse, un cœur sincère qui bat et qui proclame son amour, non à la belle Esmeralda, mais au plus que centenaire 7ème art.

Ce dernier film est, en définitive, à l'image de la programmation du BIFFF : parfois déroutante, réjouissante, foireuse, enthousiasmante, inattendue, d'un autre espace-temps, mais toujours, toujours, un moment de cinéma. Et c'est en allant chercher à l'aveuglette au milieu de la fange et des pépites du cinéma de genre, souvent considéré comme les bas-fonds ou les oubliettes d'un art plus noble, qu'on approche le plus peut-être, sans jamais l'atteindre, de l'explication de ce phénomène : la joie toute simple de s'asseoir, de laisser les lumières s'éteindre et de se fondre dans l'écran. Fin du BIFFF? Non, le début d'une nouvelle année cinéphilique en attendant la 35ème édition. WELCOME!

dimanche 17 avril 2016

BIFFF 2016 (Brussels International Fantastic Film Festival), 34ème édition

  • Veteran (Ryoo Seung-wan)
Polar coréen (très) orienté action, électrisé par une mise en scène dynamique (ralentis soulignant des bagarres pleine d’intensité, transitions « clippesques » entre plans, hélas –comme souvent- abandonnées en cours de métrage), Veteran se pose un peu en contre-pied rafraichissant des neo-polars (post 2000) sordides et torturés, en provenance du pays du Matin Calme… dans 90% desquels en gros, tout le monde cane à la fin, héros y compris ! [SPOILER ALERT OFF ;D /]
Le film suit donc les aventures d’un jeune flic prometteur un peu chien fou, aux méthodes plus orientées pieds/poings/barres de fer que mandat de perquisition –mais toujours souriant, l’amour du métier c’est important– qui va se trouver très affecté par le suicide d’un pauvre employé d’une grande compagnie de transports avec lequel il s’était lié d’amitié lors d’une enquête sur son big boss. Ce dernier étant un fils à papa aussi siphonné que blindé de thune et… grand adepte de MMA (pas de chance, quand même!), qui ne serait pas blanc comme neige dans cette affaire que ça ne serait pas étonnant… Mais naturellement, sa hiérarchie s’opposera à son enquête sur ces bandits en col blanc et au bras long.

Les bons
Les bons

Les mauvais

L’intrigue est prenante, les personnages hauts en couleurs et le réalisateur gère plutôt adroitement l’équilibre humour de situation / gravité (pas étonnant, puisqu’il a prouvé être capable de jongler entre actionner avec The city of violence, comme le polar orienté politique avec The Unjust… D’ailleurs, Wikipedia m’apprend qu’il est le frère de l’acteur Ryoo Seung-bum (Sympathy for Mr. Vengeance ou encore Doomsday Book, chroniqué en ces pages) ; je vous balance l’info comme ça, c’est cadeau), entre des scènes de bagarre à la fois pêchues et amusantes –où règne à l’écran le fameux « bordel à la coréenne » qu’on aime tant !– et une vraie dénonciation de la corruption des hommes de pouvoir, qui se croient au-dessus des lois.

M2M


  • Kryptonita (Nicanor Loreti)
L’histoire se passe la nuit dans un hôpital argentin (éclairé façon planque à héroïne moldave) où l’on suit les mésaventures d’un docteur de garde passablement au bout du rouleau –une sorte de Robert Downey Jr sud américain, qui à aucun moment ne se départira de son air hagard et ne fera que subir les évènements sans réagir– dont la relative tranquillité va être troublée par l’arrivée d’un gang haut en couleurs et fort en gueules, lourdement armés, venus faire retaper leur leader, grièvement blessé par balle. Vu la discrétion de ces braves gens et les cadavres semés derrière eux, les forces de l’ordre ne tardent pas à débouler et assiéger l’hôpital. Or, il convient de préciser que chaque membre du gang est, heu… une sorte de version pervertie (et cheap) d’un Super Héros de l’univers DC Comics ! On a du Green Lantern, Flash, WonderTrans’ pardon, WonderWoman, Batman, etc. … à vrai dire, je n’ai pas identifié les autres (la meuf au shotgun, si c’est Harley Queen, et ben c’est raté) qui par ailleurs, ne semblent être là que pour faire du remplissage. Le leader entre la vie et la mort n’étant nul autre que le célèbre Superman (en version… hindoue?!), salement kryptonité. Diantre, vous croyez qu’y a un rapport avec le titre ???
Le gang des Brasquasseurs
Un concept de base amusant qu’il ne faut probablement pas chercher à expliciter. Pas plus que la raison pour laquelle le Joker (ou son avatar, donc) fait lui, partie des forces de l’Ordre ; sans doute pour aller jusqu’au bout de la logique d’inversion des rôles.
J’en viens au gros point noir de ce film, au postulat si décalé : c’est qu’il est chiant. Ce qui est tout de même un comble… La faute en serait-elle imputable à un budget riquiqui (on est d’accord que ça n’est pas une raison suffisante), qui compense la rareté de ses séquences d’actions par d’interminables tunnels de dialogues en champ/contre-champ, couplée à une intrigue poussive, tendance soporifique. Par exemple, l’arrivée du Batman de service, aussi spectaculaire qu’inconséquente, a dû à elle seule engloutir la moitié du budget, pour 10s à l’écran.
De plus, les protagonistes au final réellement antipathiques (alors qu’on est censé prendre fait et cause pour leur combat : celui de sauver leur ami) et l’apathie du Dr Bulot (qui bon sang, ne fera réellement RIEN de tout film) rendent très difficile l’identification à qui que ce soit dans ce triste spectacle.
Un rendez-vous raté avec une proposition de bon gros bis argentin, pourtant a priori alléchante.

M2M


  • Patchwork (Tyler MacIntyre)
Relecture (très) moderne et (très très) libre du mythe de la créature de Frankenstein (en l’occurrence, plutôt de celle de Frankenhooker !), cette sympathique petite bande nous fait faire la connaissance de 3 demoiselles (la brune psychorigide, la blonde croqueuse d’hommes et la rouquine mal dans sa peau, ce qui tombe bien… vous me suivez ?) à la vie sociale –et sentimentale– pour le moins compliquée, s’étant respectivement trouvées au mauvais bar, la mauvaise soirée et… réveillée (non, il n’y a pas de faute : pas de « s ») comme une seule personne, par le truchement de quelques agrafes bien placées, un sale goût de sérum dans les veines qu’un certain Dr Herbert West n’aurait pas renié.
La bonne idée du film est de ne pas trop s’étendre sur la phase « pré-opération » mais de rentrer rapidement dans le vif du sujet : la créature s’offre en effet à nous au bout de 5 minutes à peine. Et quelle créature ! Interprétée avec conviction par la méconnaissable Tory Stolper (l’ex brune psychorigide), cet agrégat de chair englobe les personnalités de ses 3 infortunées occupantes, qui peuvent –littéralement– communiquer entre-elles, les actions de la créature étant la résultante de leur triple volonté… On vous laisse imaginer le tableau, en cas de désaccord.
Ce soir je serai la plus belle pour aller choper (anglicisme)
Nous suivrons alors la quête vengeresse et maladroite de cette dernière, sur un mode plutôt léger et réjouissant : celle de retrouver le responsable de leur sort et lui faire payer pour ses expérimentations au prix fort, en remontant pour cela la piste de tous les losers -et il y en a eu un paquet, flashbacks à l’appui- ayant eu le malheur de croiser leurs routes (il faut bien un « s », cette fois) la veille au soir, quitte à faire un peu d’épuration à l’arme contondante au passage.
Ajoutez à cela un petit twist à mi-parcours qui relance agréablement l’intrigue et un final Grand Guignolesque en diable, et vous la tenez, votre petite série B tout à fait recommandable !

M2M


  • Ghost Theater (Hideo Nakata)
Un bon vieux film de J-Horror à l’ancienne, ça vous tente ?
Le genre n’étant plus vraiment tout neuf, ni vraiment sur le devant de la scène depuis un moment maintenant, on assiste ici à un retour aux affaires pures et dures pour Hideo Nakata ; pas vraiment le premier venu en la matière puisqu’il est celui qui a mis les films de spectres tremblotants aux longs cheveux sales en orbite à l’aube des années 2000 avec la séminale trilogie Ring.
Histoire somme toute archi-classique d’un objet hanté (en l’occurrence, une poupée grandeur nature au visage relativement réaliste, donc relativement flippante) servant d’accessoire de mise en scène théâtrale dans une relecture moderne du mythe d’Erzsébet Báthory, la comtesse hongroise facétieuse, avec la tentative louable d’y injecter des éléments typiques de giallo : non seulement par le cadre de l’histoire (les coulisses d’un grand et élégant théâtre, aux atours baroques) mais également graphiques, via l’emploi de cartons colorés (verts, rouges) employés comme décors, soulignant certaines scènes d’angoisse…

Et ben, ça remplit plus les salles, les fantômes!
Las, le manque flagrant de rythme vient qui plomber de nombreuses scènes et l’absence de surprise au sein d’un scénario ultra prévisible finissent par plonger le spectateur dans l’apathie. La majorité des meurtres se déroulant hors-champ (une constante du genre) ne réjouira même pas les amateurs d’horreur graphique, bien que l’idée de donner aux victimes un aspect cireux de mannequin était intéressante… Quant à la boogeywoman en question, si ses premières apparitions se limitent à quelques inserts de pantin mécanique en mouvement plutôt efficaces, elle se mue au fil du métrage en une « Sadako-like » bien humaine et fort convenue, ses victimes se trouvant intégralement figées d’un air stupide en attendant leur mise à mort, atomisant toute possibilité d’empathie envers elles.
Bref, à conseiller uniquement aux fans hardcore de J-Horror ou aux profanes du genre.

M2M


  • What we become (Bo Mikkelsen)
Petit zombie flick sans prétention, en provenance de la patrie du Stimorol et des frangins flippants Mads & Lars (aucun lien avec le réal, qui au passage signe là son premier film), ce dernier prend le pari de renouveler le genre en…
Attendez : non ! Ce film renouvelle que dalle.
Il narre une infestation de Z. du point de vue local de quelques familles voisines d’un petit pavillon, en mode parano et Breaking Niouzes « Sortez pas de chez vous. Et mâchez danois. ». D’ailleurs, avant d’aller plus loin, on va enclencher le compteur à passages obligés :
-          l’ado vaguement bellâtre en guise de héros, possédant (mais alors vraiment) une seule expression à son arsenal d’acteur : check,
-          sa petite love interest, qu’il connait à peine mais devra secourir en dépit de tout bon sens parce que c’est beau l’amuuur : check,
-          le personnage secondaire mordu qui mettra tout le film à muter en morve vivante là où il faut 30 secondes à un figurant normal : check,
-          l’armée façon Umbrella Corp. qui déboule avec masques à gaz, bâche les maisons et répond pas aux questions pour se donner un genre : check, check, check !…
En résumé, on tourne en rond entre le salon et la chambre à coucher, avec en plus de ça, une gestion du temps complètement aux fraises...
Ceci est ce qu'on appelle un foutu spoiler, mais bon comme c'est sur l'affiche du film, apparemment on s’en tape !...
Ça ne s’énerve que dans le dernier quart d’heure, où quelques coups de feu sont tirés (c’est pas non plus l’Apocalypse à l’écran et c’est plutôt timidement gore), ce qui fait que malgré une durée d’1h20, ce film réussit à faire trouver le temps long. Balèze.
Bref, à conseiller uniquement aux fans hardcore de Zombies ou aux profanes du genre… cette phrase m’étant je ne sais pas pourquoi, curieusement familière.

M2M


  • Daemonium - Underworld Soldier (Pablo Parés)
Alors là, attention : ce film est tout simplement FOU !
Dernier bébé en date de Pablo Parés, véritable amoureux du cinoche déviant et orienté système D en provenance d’Argentine, auteur d’une foultitude de courts puis de longs généreux en gore depuis le début des années 90 (la saga Plagua Mutante, c’est lui) : ce dernier avouait précisément qu’avec ses collaborateurs au long court, le but était de tourner le plus possible, à tout prix.
Grand bien lui en a fait car le résultat n’est certes pas du Sergueï Eisenstein (c’est d’ailleurs pas le but), mais l’expérience parle clairement en matière de plaisir filmique.
C’est bien simple : jamais je n’ai eu autant l’impression d’être plongé dans un récit de hard-fantasy/SF tout droit tiré des pages d’un Métal Hurlant !
L’histoire se passe Dieu sait où (et quand), sur une sorte de planète Terre dévastée, à la fois moderne et décadente, où s’affrontent en vrac Démons et autres Anges déchus, mercenaires hi-tech versus cyborgs en mode écolières qui prennent des poses, sorciers roublards, vieux barbouzes catcheurs et autres aliens belliqueux en tout genre… !!!
Celui par qui la memerde arrive...
 Et autant vous prévenir – car ça en a manifestement laissé plus d’un sur le carreau : on est plongé brutalement dans l’histoire, sans la moindre explication ni carton introductif, ce qui fait que si le spectacle est immédiat, on rame un peu à raccrocher les wagons et saisir les enjeux en début de métrage. Il s’agit d’un univers avec SES règles – c’est un peu à prendre ou à laisser- qui prendront corps par la suite à mesure que ce dégagera la trame.
Par exemple : en s’adressant à un Démon, mieux vaut éviter de croiser son regard ou de répéter 2 fois le même mot dans la une phrase, sous peine de finir en compote sanguinolente. Ou encore, un mage est finalement un simple humain, mais s’il entre en possession d’un jeu de tarots complet, il acquiert la faculté de se téléporter à volonté. Et il y en des ramées, comme ça.

Et dites vous que ces braves gens apparaissent environ 2 minutes à l'écran... & que c'est comme ça tout le long!
Il convient de s’abandonner à ce déferlement d’images folles, généreuses, jouissives, car le spectacle est non-stop, regorge d’idées et vaut bien mieux que le concours de cosplay filmé que laissait présager son inquiétante bande-annonce. En effet, la direction artistique est énorme (et, la production value également car j’imagine qu’ils n’ont pas dû bénéficier du quart du budget Budweiser du dernier Transformers), chaque costume claque et bénéficie d'un soin véritable, certains extérieurs chient la classe et sont super bien utilisés (même si l’on compte néanmoins beaucoup d’entrepôts désaffectés), les acteurs ont de tous de vraies gueules et sont impliqués à l’écran et même les CGI sont utilisés plutôt intelligemment (point trop n’en faut, pour éviter de verser dans le cheap).
Double gun, double fun!
Quant à l’histoire, elle tient parfaitement la route, avec son récit de pacte Faustien, trahisons et conflit entre humains et Anges renégats, ce qui fait que les 2 heures passent comme une lettre à la poste.
Je me rends compte que je suis dithyrambique sur ce film, mais j’ai réellement envie de le défendre, eu égard au pied qu’il m’a fait prendre.
Daemonium est une putain de Série B ambitieuse et réjouissante et le sieur Parés, un réal à suivre…
Un film parfait pour le BIFFF.

M2M

mercredi 3 février 2016

Virgil, de Mabrouk El Mechri (2005)



Retour sur une pépite méconnue du Cinéma, recommandé par la rédaction de AdQuePour, à (re)découvrir d’urgence !

Nous abordons aujourd’hui le film Virgil, premier long-métrage de Mabrouk El Mechri, sorti (dans une jolie indifférence) en 2005. Film atypique, on pourrait le qualifier de comédie romantique emprunte de réalité sociale… sur le thème de la boxe !

Virgil, petite frappe sans lendemain, va toutes les semaines en prison rendre visite à son père. Ancien passionné de boxe, ce dernier attend avec impatience les visites de son fils, qui lui narre ses derniers succès sur le ring. En chemin, il croise régulièrement la route de Margot -rendant elle-même visite à son propre père- et dont Virgil va désespérément tenter d’attirer l’attention. Un jour, son père lui apprend qu’il va bénéficier d’une remise de peine et va sous peu enfin pouvoir assister en direct à un combat de son fils. Le problème est que Virgil a raccroché les gants depuis maintenant 3 ans…




 Le film, malgré ses moyens limités (souvent astucieusement transcendés : le film bénéficie d’une identité visuelle dont nombre de productions hexagonales plus aisées devraient suivre l’exemple), respire l’amour du cinoche hexagonal à l’ancienne. Prenant le genre du film de boxe pour toile de fond, il n’est absolument pas besoin d’en être un connaisseur pour se laisser charmer par la véracité avec laquelle sont retranscrits les entrainements, les conseils du coach, les victoires, les défaites. On frôle par moments l’hommage aux films « à la Audiard », avec des répliques qui font mouche, voire même au Film Noir, lors du flash-back introductif. Rien de passéiste toutefois, l’écart générationnel étant assumé avec bienveillance ; voir quand de vieilles reliques en remontrent avec humour à la jeune génération.

Le film traite par ailleurs sa romance avec âpreté, loin des clichés de la « romcom », notamment par le cadre de l’histoire : entre parloir miteux et kébab de quartier, fief de son antihéros éponyme et ses acolytes, le tout verrouillé par du béton bien crasseux.

Dans le rôle titre, Jalil Lespert prête à merveille ses traits de grand dadais amoureux un peu gauche, face à une Léa Drucker touchante, en girl next door peu gâtée par la vie. Impossible également de ne pas mentionner les seconds rôles croustillants, tels le regretté Jean-Pierre Cassel et Philippe Nahon, qui s’en donnent à cœur joie en vieux briscards incarcérés, maniant avec bonheur une gouaille d’un autre temps (enfin, surtout un des deux!).

Hélas, faute à une faible couverture médiatique (pas de « star », sujet peu accrocheur, réal inconnu), le film peina à trouver son public. Malgré cela, Mabrouk El Mechri parviendra à monter 3 ans plus tard le déroutant JCVD, avec l’(ancienne) gloire bruxelloise des films de frappe dans son propre rôle ; film ayant ô combien divisé les spectateurs, tant son approche prend le fan comme le profane de Mister « Muscles from Bruxelles » à contre-pied (voir ce mémorable monologue où l’acteur, face caméra, se livre comme jamais). Suivra un passage éclair et oubliable à Hollywood (où il a dirigé un Bruce Willis au bout du rouleau, ainsi que le futur « Man of steel » Henry Cavill dans Sans Issue), il se tournera vers la télé, avec la série Maison Close.
On attend la transformation de cet essai et une consécration bien méritée.

jeudi 25 juin 2015

The Witcher 3 : Wild hunt



Il était une fois… La critique enthousiaste de « The witcher » et de sa suite, « Assassins of kings ». Deux coups de maître par un jeune studio : des RPG beaux, bien scénarisés et mis en scène, peu manichéens, un héros charismatique, un univers médiéval-fantastique suffisamment familier pour s’y sentir à son aise dès les premiers pas, mais basé sur quelques romans qui lui donnent une certaine épaisseur.

Les (légers) reproches faits à ces deux opus reposaient essentiellement sur le gameplay. Dans le premier, les combats étaient une question de timing où pour enchaîner les combos, après un choix d’arme adéquat en fonction de l’adversaire, il suffisait de cliquer deux, trois, quatre fois au bon moment. Le deuxième apportait déjà une amélioration dans ce domaine, avec des combats plus dynamiques mais aussi plus confus. A mon sens, ce choix rendait les combats moins engageants, moins brutaux : une série de clics frénétiques afin de saisir la première opportunité offerte par les mécanismes du jeu, à la différence du système rigide mais lisible du premier.

Pays-Bas simulator
L’autre élément de gameplay qui frustrait certains joueurs était la division du jeu en zones, assez vastes mais fermées, à la différence des jeux open-world, notamment du studio Bethesda avec Oblivion et Skyrim. Chaque zone riche de quêtes, d’interactions, mais limitant l’exploration par une barrière le long d’un champ, un ruisseau infranchissable, un éboulis au détour d’un chemin.

Le studio CD Red Projekt décida de frapper fort pour terminer la trilogie de Geralt de Riv : un open-world, avec des combats en temps réel éminemment tactiques, nécessitant un saut qualitatif, une ambition sans commune mesure avec celle séparant le witcher premier du nom du deuxième.
Le résultat est titanesque, comparé à ses concurrents directs en medieval-fantasy précédemment cités, Oblivion et Skyrim. Au concept « bac à sable » de ces derniers, avec mise en scène minimale et aux dialogues assez plats, laissant sa liberté d’imagination au joueur (mais j’ai toujours douté de cette dimension imaginaire/roleplay dans le RPG version jeu vidéo), the Witcher oppose des options plus resserrés (peu de sorts, un personnage unique, Geralt) mais une narration intense, omniprésente, enlevée.

Après la quête de vengeance du premier volet, les intrigues politiques du deuxième, le troisième se penche sur une quête à la fois intimiste et épique : Geralt est à la recherche de sa fille adoptive, Ciri, poursuivie par une mystérieuse « chasse sauvage », chevauchée spectrale annonciatrice de conflits et de massacres. Bien davantage que les précédents, ce dernier Witcher peut nécessiter la lecture des romans afin de profiter au mieux de l’histoire principale, puisque le lien entre Ciri et Geralt en est le moteur principal.
Ciri, digne fille d'un sorceleur
Encore une fois, les scénaristes de CD Red Projekt soufflent le chaud et le froid avec talent et savent faire passer, j’allais dire le spectateur, le joueur d’un état émotionnel à un autre en une scène, une réplique. De la bouffonnerie tragi-comique à l’émotion poignante. RPG oblige, c’est à vous de prendre les décisions sur les moyens de résoudre les intrigues et certaines sont parfois bien difficiles à prendre. Un des exemples le plus frappant étant une scène d’exorcisme d’un enfant mort-né, hantant la mémoire et, plus littéralement, le château d’un seigneur de guerre local, le Baron Rouge. Homme rude et fragile à la fois, quête sanglante ou poignante, l’écriture est de très haut niveau.

Autre succès de cet opus, les mécaniques de jeu, notamment lors des combats. Epées, sorts et potions sont de la partie, bien évidemment, et la difficulté assez relevée nécessite une bonne coordination de ces trois possibilités. Les combats sont vifs mais tactiques, virevoltants tout en restant lisibles, brutaux et hautement satisfaisants. Classique éprouvé : la trousse à outils de Geralt s’étoffera au fil des passages de niveaux d’expérience, en progressant le long d’arbres de compétences.

Quand je vous dis qu'ils savent souffler le chaud...
Dernier point qui a servi de principal argument de vente, mais qui m’a le moins convaincu : la dimension d’open world. Si la réalisation technique et les différentes ambiances sont extrêmement bien conçues, l’exploration libre et totale de deux régions n’apporte pas spécialement un « plus », comparé aux zones plus restreintes de Witcher 1 et 2. 

En est responsable le choix d’une « hard-fantasy », d’un monde médiéval-fantastique assez réaliste, si cette expression a un sens... Pas de châteaux sur des éperons rocheux vertigineux, de temples grandioses dans des vallées enneigées, d’architectures lyriques comme on peut en trouver dans Skyrim, où l’exploration était source de surprises et d’émerveillement. Le monde plus rude du Witcher fait traverser des champs de batailles abandonnées, des taudis, des villages robustes, des villes dominées par des tyrans. Que chacune de ces « ambiances » soit séparée des autres par des forêts, aussi magnifiques soient elles, n’apporte pas cette impression de merveilleux d’autres jeux. L’univers Witcher ne m’a pas semblé nécessiter cette ouverture totale des frontières, mais cela est de peu d’importance puisque le plaisir de jeu n’en est pas affecté.

En définitive, une trilogie impeccable, ambitieuse, remarquablement écrite d’un bout à l’autre. Un univers sombre, impitoyable, que Geralt traverse, à la guise du joueur, le poing serré sur le pommeau de l’épée, ou ouverte en soutien aux nécessiteux. Dès le premier Witcher, CD Red Projekt a rebattu les cartes du RPG médiéval-fantastique, dominé par Bethesda qui s’enfermait depuis 2002, après le magnifique Morrowind, dans des mécaniques sclérosées. C’est vous dire si je suis impatient de découvrir ce que donnera le futur projet de CD Red , dans une toute autre thématique : « Cyberpunk 2077 »…