Impossible d'évoquer le mois de mars 2016 à Bruxelles sans penser aux attentats qui y eurent lieu, juste une semaine avant le début du festival. C'est donc tout à l'honneur des organisateurs et des 53000 festivaliers d'avoir maintenu à flot cette iconoclaste manifestation d'une cinéphilie de l'étrange.
S'il suffisait d'ouvrir un journal ou de se recueillir à Maelbeek, à Zaventem, à la Bourse pour se remémorer sa dose d'horreur, le BIFFF a été bienvenu pour ses éclats de rire, son ambiance potache et ses indéboulonnables traditions. Rarement l'antédiluvienne maxime de début de projection "Tuer encore? Jamais plus! " n'aura eu autant de sens qu'en cette période.
Pour le discours d'ouverture du festival, son président Guy Delmote rappela à propos, sans s'y appesantir, l'importance de la culture comme réponse et frein à la violence. C'est sur l'air connu de "Bruxelles ma belle" qu'il laissa ensuite se développer l'émotion. Déjà le public y ajoutait une dose de pitrerie, avec briquets et gsm balancés en cadence. Paris est cité dans la chanson, ce sont aussi toutes les villes de part le monde qui méritèrent une pensée.
Mais bientôt, ce furent les évènements de l'Angleterre Victorienne qui retinrent l'attention des BIFFFeurs avec...
- Pride & Prejudice & Zombies (Burr Steers)
Dans la très conventionnelle campagne Victorienne du XIXème siècle, en banlieue de Londres, rôdent des hordes de zombies, comme nous en informe une magnifique introduction, façon théâtre en carton. Mais la civilisation britannique ne s'arrête pas pour si peu et bals, tea-times et projets de mariages s'organisent toujours derrière les fortifications des manoirs de la bourgeoisie.
Si Mr Bennet a favorisé l'entrainement martial de ces cinq chipies et ninjas de filles, Mrs Bennet regarde avec satisfaction l'arrivée de trois beaux partis dans le voisinage. C'est peu dire que ses plans matrimoniaux seront mis à mal par des excès de fierté, de discours fielleux d'aristocrates imbus d'eux-mêmes et de vieux corps putrides affamés combattus par les demoiselles.
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| Sans nuage de lait, mon thé, godamnit! |
Sans jamais chercher à aller bien plus loin que son titre, le film tourné très proprement se regarde facilement, avec la juste dose de gore propret, de romance et d'action. Un film idéal pour un couple d'adolescents, qui trouveront dans cette série B taillée pour le grand public de bonnes excuses, attendrissement ou "frayeur", de se serrer l'un contre l'autre.
- They look like people (Perry Blackshear)
Deux bons amis se croisent dans la rue, semble t'il par hasard, après plusieurs années sans nouvelles. L'un étant dans une passe difficile, l'autre l'accueille pour quelques jours et quelques bières. Tous les deux ont leurs faiblesses qu'ils se révèleront au gré de leurs retrouvailles. Le premier est persuadé que dans les zones urbaines des monstres remplacent les humains et souhaite en protéger son ami, contre son gré s'il le faut. Le deuxième cache son manque de confiance en lui derrière un masque de style, de musculation et de superficialité.
Sans beaucoup de moyens mais honnête dans sa démarche et sa réalisation, ce film tourné dans un petit appart et sa cave déroule à son rythme son histoire de schizophrénie mais surtout d’amitié. Porté par la bonne alchimie des deux acteurs principaux, il profite d'une correcte montée en tension toute en ambiguïté dans le dernier tiers, pour un dénouement qui donne envie de payer une bière à un pote!
- Yakuza apocalypse : the great war of the underworld (Takashi Miike)
Ne serait-ce que le titre annonce la couleur : ça va être dense et bien frappé! Je me pensais néophyte en matière de film de Takashi Miike, mais je réalise avoir vu "13 assassins", au BIFFF, en 2011, excellent film de sabre. Au vu de la production phénoménale de Miike, plus de 90 œuvres, difficile de passer à côté. J'ignore sans doute en avoir vu d'autres.
Pas de temps mort en effet, avec une première scène qui présente un chef Yakuza ne craignant pas de mettre les mains dans le cambouis et la tripaille pour faire tourner sa petite affaire. Il se retrouvera rapidement confronté à plus fort que lui, sous la forme de membres d'un mystérieux Syndicat : un prêtre au look de médecin de la renaissance, un kappa (homme-tortue) et un otaku aux cheveux gras mais à la tatane efficace. Bien que très au delà de son dernier souffle, il parvient à transmettre à son garde du corps le plus prometteur le secret de sa force : son vampirisme et son désir de vengeance.
Oui, c'est déjà beaucoup mais ce ne sont pourtant que les premières minutes d'une hallucination totale et déjantée. On adhère ou pas mais pour moi, le lot de moments de pure stupéfaction valent bien les quelques longueurs et la sensation de se faire anéantir le cerveau une scène sur deux. BIFFF-approved!
- 31 (Rob Zombie)
Qualifié par le réalisateur lui-même comme son "film le plus violent à ce jour", la scène d'introduction toute en clair-obscur avec un clown armé d'une hache et de peu d'humour laisse peu de doute sur cette affirmation...
Un groupe de jeunes branleurs est kidnappé et forcé de participer à un jeu de massacre sanglant et pervers. De quoi vous dégouter d'aller visiter les coulisses d'un cirque. L'image est manifestement travaillée, avec effets de lumière, ombres, cadrages, saturations des couleurs. L'ambiance de joie foraine pervertie, le gore éclaboussant sont de chaque instant. Mais le film est terriblement linéaire dans son déroulement et détaché de ses personnages. Il se résume vite à une succession, certes jouissive dans sa violence graphique mais au final vaine, de "boss de fin de niveau". Un manque de fil rouge et de scénarisation pour ce qui reste une "belle" vitrine des capacités du réalisateur dans le genre du slasher pour public averti.
- Aaaaaaah! (Steve Oram)
1h20 de grognements pour démontrer que l'homme est un animal comme un autre : pari réussi ou non? L'expérience est en tout cas éprouvante pour le spectateur, qui s'inflige de longues scènes de grognements et de gestes simiesques façon "guerre du feu" mais au sein d'un quartier propret et moderne quelque part en Angleterre.
Si le propos est transmis, parfois avec humour (souvent gras), il est difficile d'adhérer à la forme, terne et répétitive. Nous nous battons pour la nourriture, le territoire, le sexe, le pouvoir. Nous nous abrutissons dans les drogues, les loisirs répétitifs, les rituels absurdes. Nous sommes tour à tour altruistes et égoïstes, violents et aimants. OK, rien de nouveau sous le soleil.
Bien que décevant, ce type de film est tout de même l'expérience qu'on peut attendre dans un festival : sortir de sa zone de confort cinéphilique et donner à un film difficile sa chance de conquérir un public. Difficile à conseiller néanmoins, en dehors du plaisir masochiste de pouvoir dire "je l'ai vu".
- The end (Guillaume Nicloux)
Après Aaaah, autre film casse-gueule : Depardieu déambule presque seul dans une forêt. Plus exactement, un personnage joué par Depardieu mais seul lui est visible. Dans un quasi monologue, accompagné de rares notes au piano ou au violon, le film atteint une telle épure qu'il en devient tour à tour onirique et cauchemardesque.
Dans une solitude terrible, rehaussée parfois par des compagnons presque mutiques qui ne servent que de révélateurs, de miroirs, un chasseur perdu cherche à retrouver son chemin, entre sentiers forestiers et regrets refoulés. Bien que filmé dans des extérieurs magnifiques, le film crée une distance totale entre le spectateur et les personnages. Néanmoins, bien que difficilement, le film fonctionne par le contraste entre absence d'empathie pour le protagoniste et l'expansive, envahissante, omniprésente présence de Depardieu.
Plus qu'un film, The end est finalement une ode à la matérialité de celui qu'il est désormais convenu d'appeler l'"ogre Depardieu". Il est probable que pour un public ne connaissant pas cet acteur et avec tout autre que lui, le film serait totalement vain.
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| C'est avant qu'on lui prenne son fusil... Et il le fera savoir |
Là encore, comme pour Aaaah, une expérience courte mais ardue, impossible à recommander, mais qui parvient de par son étrangeté à maintenir une flammèche d'intérêt.
- The Rotten Link (Valentin Javier Diment)
Escondida, petit bourg de l'Argentine contemporaine. Ses frustrations, son isolement, Raulo son fou du village et sa soeur Roberta qui se prête par tradition aux désirs de tout le village.
Au fil des tournées de distribution de bois de Raulo ou dans la chambre sordide de Roberta, nous avons l'honneur, le privilège et l'avantage de mieux connaître cette petite communauté et d'apprendre à les haïr pour leurs lâchetés, leurs violences, leurs égoïsmes. Hors du temps, hors de la normalité, nous assistons à un conte sombre, lumineux de par l'image mais poisseux, qui ménage parfois tendresse ou rire.
La montée en tension lente, très progressive, avec parfois des brisures de rythme ou des scènes dures ou inattendues, peut aisément perdre du public en route. Si le dernier quart d'heure plus conventionnel pour un drame horrifique sert d'exutoire pour le public comme pour les personnages, que reste-t-il au moment du générique? Un goût étrange, d'inachevé et de malséance latente, mais l'impossibilité de s'identifier aux personnages (Dieu merci...) me semble empêcher une réelle adhésion au film.
- The call up (Charles Barker)
A mettre en parallèle avec le récent "Harcore Henry", film d'action à la première personne façon jeu vidéo, The call up est l'autre versant du rêve de gamer : par la réalité virtuelle, être dans le jeu. Mais s'il est facile d'un clic de souris de zigouiller un ennemi de pixels, il devient plus difficile de le faire quand le réalisme monte de quelques crans... et qu'on découvre que les balles tuent vraiment.
Bien que les participants puissent revenir à la réalité tangible en relevant leur casque les immergeant dans le jeu, celui-ci ne cesse jamais. Cette idée ménage quelques moments sympathiques de tension, où le joueur refuse de regarder l'évènement tandis que le son ne laisse pas d'ambiguïtés. Malgré une image léchée et quelques clins d'œil à la culture cyberpunk ("Zaibatsu Corp" chère à William Gibson et à la série GTA) ou gamer (l'hélicoptère russe Hind, un quasi incontournable du jeu d'action), le film perd rapidement son intérêt. La faute à une structure répétitive, des personnages caricaturaux, une quasi absence de twists et un final attendu qui ne se donne même pas la peine de conclure.
- Yoga Hosers (Kevin Smith)
Deuxième volet d'une trilogie dont je n'ai pas vu le premier opus du même réalisateur, "Tusk", "Yoga Hosers" est une pure comédie rythmée et déjantée. Parfum de film de potes au casting de luxe (entre autres Johnny Depp, son ex Paradis et leur fille dans un des deux rôles principaux) sans grande ambition sinon de se divertir entre eux, le grain de folie est suffisamment communicatif pour que nous autres, ceux qui ne font pas partie de la petite bande, adhérons au délire.
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| J'ai jamais compris en quoi Depp est un sex-symbol |
Comment résumer en une phrase? Deux ados délurées, adeptes du Yoga agressif, invitées à une soirée par deux satanistes, sont confrontées aux créations ignobles vieilles de 70 ans du créateur du parti nazi Québécois... Le tout enrobé de moue adolescentes, de haussements d'épaules désabusés, de tapotage sur GSM, de fous-rires complices : les deux nanas sont insupportables de réalisme, au milieu d'un grand mélange foutraque. Cerise sur le gâteau, des monologues d'un Depp affligé de strabisme et d'un accent québécois, encore une fois grimé des pieds à la tête et méconnaissable. Un collège fou, fou, fou, pétillant, léger et réjouissant.
- The corpse of Anna Fritz (Hector Hernandez Vicens)
N'y aurait t'il pas chez nos amis Espagnols un fantasme latent du viol sur femme dans le coma ou, de façon générale, médicalisée et vulnérable? Après Parle avec elle et La peau qu'elle habite d'Almodovar, le court Aftermath, de Nacho Cerdavoici, une autre pellicule ibérique qui commence sur ce thème.
L'actrice universellement adorée, la jeune et belle Anna Fritz, est retrouvée morte. Tandis que l'Espagne prépare des funérailles nationales, le jeune interne qui s'occupe de la morgue se concentre lui sur sa pré-soirée avec deux amis, en sniffant quelques lignes derrière l'hôpital. Une chose en appelant une autre, les trois compères se retrouvent rapidement à contempler le corps nu de la morte. Une chose en appelant décidément une autre, il est ensuite temps de s'abandonner à ses pulsions nécrophiles. Mais la belle reprend conscience tandis que le deuxième y va de son mieux. Choc, horreur mais surtout que faire : si elle parle, c'est la prison et l'opprobre. En la rendant à sa condition de macchabée, voilà qui faciliterait les choses... Si seulement le troisième larron n'avait pas un début de titillements moraux. De palabres en palabres, Anna Fritz recouvre un peu de mobilité et tente une fuite rampante dans l'hôpital.
Le côté nécrophile et voyeuriste rapidement évacué et finalement secondaire, il reste un huis-clos avec son juste rythme de rebondissements, d'atermoiements, de courses-poursuites sur les coudes. Si le méchant en chef en fait des tonnes, l'actrice tire son épingle du jeu en jouant de façon convaincante son lent retour à sa mobilité. Chapeau aussi au sound design, qui souligne efficacement par des sons organiques son lent retour au libre arbitre.
- Bähuballi : the beginning (S.S. Rajamouli)
Attention, film kitsch à nos yeux d'occidentaux, mais électrisant! Pachydermique joyau en provenance d'Inde, Bähuballi conte la reconquête par le héros éponyme de son trône légitime. Prince abandonné peu après sa naissance pour le protéger d'une révolution de palais, il est recueilli dans une petite bourgade dans une vallée profonde et oubliée.
L'appel de l'aventure lui fait braver pendant des années les interdits ancestraux et, échec après échec, année après année, gravir la falaise pour enfin découvrir le monde. Cette seule scène est déjà un monument d'action over-the-top, d'optimisme naïf, de délire graphique, dans un équilibre délicat entre l'exagération ridicule et le badass total.
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| Bonjour! Room service! |
Le reste est à l'avenant, avec romances, combats, retrouvailles de vieux alliés, digressions sur des personnages secondaires et, en long final, un flashback étourdissant sur le passé guerrier de son père. Cette scène met à l'amende, toujours dans cette veine extrêmement colorée - et je ne peux ici que reprendre les comparaisons faites par ailleurs - 300, Conan et le seigneur des anneaux réunis.
Un délire graphique, un héros généreux en cœur et en baffes, une approche premier degré et la pointe d'exotisme indien : loin des blockbusters de plus en plus sombres et pontifiants d'Hollywood, un shoot direct d'adrénaline, de stupéfaction et de rires incrédules. Et c'est le sourire aux lèvres qu'on écoute la foule scander, tant dans la salle que sur la pellicule, "Bähuballi, Bähuballi!", lors du tomber de rideau. La suite et fin est déjà annoncée!
- The curse of sleeping Beauty (Pearry Reginald Teo)
Aïe. L'accident de parcours. Le film était présenté en première internationale et si ça ne tenait qu'à moi, il n'irait pas plus loin.
Le héros, générique au possible, rêve régulièrement d'une belle princesse endormie. A chaque tentative de baiser, le rêve d'idylle vire au cauchemar angoissant. Il se trouve que, récupérant un manoir à la faveur d'un héritage, il découvre en l'explorant que son destin, ses rêves, sont liés à une vieille malédiction familiale. Aidés par deux comparses, le vieux sage et la potiche, il tentera de démêler l'écheveau de tout ce foutoir. De longues scènes inutiles, dans le monde réel, font le lien entre quelques-unes qui réveillent l'attention, dans le monde du rêve. Une relecture moderne et sombre de contes? Certes, pourquoi pas, mais n'est pas le "Labyrinthe de Pan" qui veut.
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| Une bonne vision de mon état pendant la projection |
Pour tout vous dire, entre images sombres illisibles, héros dont on souhaiterait qu'ils meurent le plus vite possible, visions cauchemardesques grotesques, la malédiction du sommeil de plomb nous est tombée dessus bien avant le générique de fin.
- Blood on Melies'Moon (Luigi Cozzi)
Film bancal, mal fichu, mais qui au final ne laisse pas indifférent. Pour cette sensation de n'avoir pas apprécié mais sans avoir perdu son temps, je le rapprocherai de "Aaaah" et de "The end" en le plaçant un pas en avant. Le film se présente comme un vrai-faux docu fantastico-mystique sur les mystères entourant les débuts du cinéma. Plus explicitement, la disparition mystérieuse et historique de Louis Leprince, pionnier de nos chères images mouvantes et projetés, en 1890. Soit 5 ans avant les débuts triomphants des frères Lumière et de Méliès.
Si la base est intéressante, la forme est déroutante et nécessite du temps pour s'y adapter : acteurs extrêmement amateurs pour la plupart, couleurs criardes inspirées du Giallo, filtres incohérents, montage charcuté, effets très spéciaux, scénario foutraque. Mais peu à peu, émergent les vrais sujets du film : la joie sauvage de tourner un film, bon ou mauvais qu'importe, le plaisir que donne la liberté des mondes imaginaires, un hommage à la créativité de Méliès notamment, hommage encore au cinéma fantastique, d'horreur, de science fiction et à leurs techniciens/magiciens dans les coulisses. Ambition reconnue par le BIFFF puisque le réalisateur, Luigi Cozzi) était membre du Jury International.
Il y a du quasimodo dans ce film : sous une apparence hideuse, un cœur sincère qui bat et qui proclame son amour, non à la belle Esmeralda, mais au plus que centenaire 7ème art.
Ce dernier film est, en définitive, à l'image de la programmation du BIFFF : parfois déroutante, réjouissante, foireuse, enthousiasmante, inattendue, d'un autre espace-temps, mais toujours, toujours, un moment de cinéma. Et c'est en allant chercher à l'aveuglette au milieu de la fange et des pépites du cinéma de genre, souvent considéré comme les bas-fonds ou les oubliettes d'un art plus noble, qu'on approche le plus peut-être, sans jamais l'atteindre, de l'explication de ce phénomène : la joie toute simple de s'asseoir, de laisser les lumières s'éteindre et de se fondre dans l'écran. Fin du BIFFF? Non, le début d'une nouvelle année cinéphilique en attendant la 35ème édition. WELCOME!


















