La danza de la realidad d’Alejandro Jodorowsky, sortie le 4 septembre 2013
CINÉ IDÉAL
Voilà
plus de 20 ans – depuis Le voleur
d’arc-en-ciel en 1990 – que l’on était sans nouvelles d’Alejandro Jodorowsky
le réalisateur. Sont par contre restés actifs tout ce temps Jodorowsky le
scénariste de bandes-dessinées, Jodorowsky l’essayiste, le cartomancien, le
conférencier, le gourou... C’est d’ailleurs avec Jodo le gourou que débute La danza de la realidad : face
caméra, le réalisateur/scénariste/acteur nous adresse des maximes sur le
pouvoir de l’argent. On craint un instant que le film se résume à une leçon
ésotérique, un de ces ego-trips auxquels se laisse parfois aller l’artiste ;
il n’en sera heureusement rien.
Évocation
de son enfance chilienne, La danza de la
realidad est au contraire pour Jodorowsky l’occasion de mettre la pédale
douce sur le sadisme (Santa Sangre)
et l’ironie (La Montagne sacrée) de
ses films précédents et d’aborder son thème fétiche, la quête initiatique, d’un
point de vue plus serein qu’à l’accoutumé, celui d’un enfant.
Dans
les films de Jodorowsky, chaque scène est une performance, un spectacle mis en
scène pour la caméra, à l’image des processions de La montagne sacrée. Dans La
danza de la realidad, la traversée du désert par une colonne de lépreux, l’Internationale entonnée par une
assemblée de prostituées, la danse nocturne de la mère et de son fils recouvert
de cirage, les numéros d’un nain aux costumes extravagants qui fait la retape
pour la boutique familiale, sont autant de
morceaux de bravoure qui dépassent le cadre du cinéma et
participent du spectacle vivant, du théâtre de rue, du mime, mais aussi de
l’opéra puisque la mère du jeune Alejandro chante toutes ses répliques au lieu
de parler.
Les
conventions du film biographique permettent de donner une unité à ces fragments
flamboyants : les souvenirs d’enfance, réels ou imaginaires, donnent au
film sa ligne directrice sur laquelle peuvent ensuite se greffer toutes les
extravagances, sans que le spectateur soit pour autant perdu, guidé par le flux
de la mémoire. On pense au récit délié d’Amarcord
(1975) de Federico Fellini, qui se déroulait également dans les années
1930 : même petite ville bordée par la mer, mêmes femmes aux courbes avantageuses,
même climat d’oppression politique, mêmes apparitions d’un narrateur extérieur
à l’action.
Le
fonctionnement sélectif de la mémoire est superbement rendu par le traitement
des figurants, aux visages recouverts d’un masque aux contours flous : ils
peuplent les souvenirs du narrateur mais leurs traits se sont effacés, en partie
oubliés. Jodorowsky ne cherche pas la perfection de la reconstitution
historique et certains anachronismes accentuent encore la force évocatrice du
film : lorsque les pestiférés sont repoussés dans le port par la police,
les armes modernes au premier plan et les bateaux de pêche tout aussi récents
dans le fond renvoient à des images plus contemporaines de populations
déplacées, de clandestins parqués. Les costumes aux teintes criardes renvoient
eux au monde du cirque : l’uniforme des pompiers et les beaux souliers,
rouges également, qui appartiennent à un automate avant d’être portés par un
humain. Point de réalisme chez Jodorowsky mais une stylisation artisanale qui
renvoie aux arts de la scène, comme cette silhouette de tank en carton
accrochée à une voiture et qui vaut, par convention, pour un authentique défilé
militaire. Le réalisateur utilise l’image de synthèse de façon tout aussi
libre, volontairement artificielle, pour des effets de disparition à vue ou
d’animation qui auraient tout aussi bien pu être réalisés image par image.
Marquée
par le surréalisme, l’œuvre de Jodorowsky appartient aussi au mouvement
typiquement sud-américain du réalisme magique où l’irrationnel surgit par
petites touches au sein d’un environnement vraisemblable (ici, le Chili des
années 20, sa misère, ses tensions politiques). Le style du cinéaste est
métaphorique : une perruque blonde qui se désagrège illustre la fin de
l’enfance (Alejandro perd ses longs cheveux pour une coupe plus virile, sans
ambigüité) et, lorsqu’ils se masturbent sur la plage, les sexes des jeunes
garçons sont remplacés par des morceaux de bois, licence poétique plutôt que
censure. La réalité est sublimée : la photo de Jean-Marie Dreujou
(chef-op’ de Patrice Leconte et Jean-Jacques Annaud) pare des décors naturels
bruts (désert, bidonville) de couleurs flamboyantes, et Jodorowsky confère une
grande noblesse aux physiques atypiques (nains, éclopés, mère à la poitrine
énorme...) qui traversent le film. La crudité et la poésie ne s’opposent pas,
elles ne nourrissent l’une de l’autre.
Œuvre
éminemment personnelle, tournée sur les lieux mêmes de son enfance, La danza de la realidad est l’occasion
pour Jodorowsky de réunir toute sa famille. Le réalisateur fait jouer le rôle
de son père à son fils Brontis (qui apparaissait déjà, enfant, dans El Topo) et des membres de sa famille
occupent les postes artistiques et techniques (seconds rôles, costume, musique,
traduction). Il apparait lui-même dans son propre rôle, entouré de ses doubles
et de ses souvenirs, pour résumer la situation et donner la morale de
l’histoire. Ce « népotisme » évoque la constellation Coppola ou Porto de mon enfance de Manoel de
Oliveira (2001), autre film-souvenirs, où les petits-enfants du réalisateur
interprétaient son rôle à différents âges. Au milieu de tous ces Jodorowsky, le
spectateur est en terrain connu. Ainsi, le personnage du Théosophe, qui donne
au jeune Alejandro sa première leçon de mystique, ne peut qu’évoquer le gourou
de La Montagne sacrée, incarné par Jodorowsky
dans les années 70 ; la ressemble est accentuée par le choix de son interprète :
Cristobal Jodorowsky, un autre des fils du réalisateur, presque son sosie.
Jeremias Herskovits, l’enfant qui interprète Alejandro, n’appartient certes à
pas la famille mais sa ressemblance avec le réalisateur est tout aussi
frappante, avec son large sourire et ses dents en avant. Le cinéaste s’est
projeté dans tous ses personnages au point que tous lui ressemblent.
La
famille est doublement au centre du film : la relation, œdipienne, du
jeune Alejandro avec ses parents, et celle du peuple chilien avec son président
Ibáñez del Campo, figure du père, à la fois admiré et détesté. Les parents
d’Alejandro incarnent l’art (la mère chanteuse d’opéra) et la politique (le
père, militant communiste mais ancien artiste de cirque). Malgré ses idéaux
révolutionnaires, le père est un tyran domestique qui enseigne à son fils la
valeur de la souffrance. Sa moustache et ses tenues strictes en font un sosie
de Staline, qu’il admire, mais aussi du président Ibáñez, qu’il hait et qu’il
finira par rencontrer. Tiraillé entre ces identités contradictoires qui manquent
de la conduire à la folie, le père est d’ailleurs plus que son fils le
véritable héros du film. Un père que Jodorowsky a dû transformer en personnage
de fiction pour arriver à le comprendre et l’accepter.
Sylvain
Angiboust
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire