Le Monde
fantastique d’Oz de Sam Raimi, sortie le 13 mars 2013
THE AMAZING WIZARD OF OZ
La mise en chantier de cette préquelle tardive du Magicien d’Oz de Victor Fleming (plus de
70 ans après sa sortie, un record)*
est à l’évidence une conséquence directe du succès monumental d’Alice au pays des merveilles de Tim
Burton. En attendant les relectures de La
Belle au bois dormant (Maléfique
avec Angelina Jolie) et Cendrillon
(par Kenneth Branagh), Disney retourne à Oz comme Alice revenait au Pays des
Merveilles : en relief, dans des paysages numériques colorés et avec un
James Franco marchant sur les brisées de Johnny Depp en anti-héros extravagant
(façon Jack Sparrow plutôt que Chapelier fou) ; jusque dans des affiches
presque identiques.
Sauf que Le
Monde fantastique d’Oz n’est pas l’œuvre d’un Tim Burton en bout de course
(qui a depuis bien remonté la pente avec les sympathiques Dark Shadows et Frankenweenie)
mais du fringant Sam Raimi qui, à défaut de s’être plongé dans la dark fantasy de World of Warcraft – le film, se frotte ici au plus américain des
univers merveilleux américains (rappelons que Le Seigneur des Anneaux, Narnia
, À la croisée des mondes ou Harry Potter sont des créations
britanniques).
Au même titre que Peter Jackson, son double à bien
des égards – et à l’opposé donc de Burton – Raimi mène depuis plus de 30 ans
une carrière exemplaire qui n’a cessé de gagner en ampleur (du tournage amateur
d’Evil Dead au 300 millions de
dollars de budget de Spider-Man 3)
tout en conservant un style très personnel. Comme Le Seigneur des Anneaux
pour Jackson, la première trilogie Spider-Man
permit à Raimi de toucher pour la première fois un large public sans se renier
et de bénéficier de moyens techniques inédits (l’importance des deux trilogies
est aussi marquée par leur influence : Le
Seigneur des Anneaux fut suivi d’une vague de films de fantasy et Spider-Man,
bien plus que les sages X-Men de
Bryan Singer, confirmât qu’il était possible d’offrir un équivalent
cinématographiques aux pages de comics
les plus démentes).
Les images de synthèse ont libéré la mise en scène
de Raimi, lui permettant des mouvements de caméra toujours plus amples et
dynamiques (une constante depuis ses débuts). À partir de Spider-Man 2, celui qui recourrait jusqu’alors au montage pour
suggérer les actions les plus complexes était passé à de longs plans
étourdissants suivant la trajectoire de l’homme araignée entre les immeubles,
dont on retrouve ici la trace lorsque nos héros survolent le pays d’Oz à
l’intérieur d’une bulle de savon ou sur un balai.
Raimi ne livre pourtant pas ici son film le plus
énervé (le sujet ne s’y prête pas vraiment) et réserve les cadrages baroques et
les effets 3D spectaculaires à la séquence de la tornade (grandiose) et à ses
méchants (la métamorphose de la Sorcière de l’Ouest). On peut également
regretter que le réalisateur ne parvienne pas complètement à nous immerger dans
le monde d’Oz. Designé par Robert
Stromberg, le directeur artistique d’Avatar
(et Alice au pays des merveilles !),
le pays merveilleux ressemble par endroit à Pandora (grands espaces verdoyants,
pics rocheux) mais reste à l’état de (splendide) décor au lieu de constituer
comme chez Cameron un espace vivant : les rares bestioles rencontrées par
le Magicien durant son voyage (fées voraces, plantes avec des yeux) font
toujours l’objet d’une saynète humoristique mais ne semblent pas s’inscrire
dans un biotope cohérent.
La réussite esthétique est pourtant d’importance,
et plus audacieuse qu’il n’y parait. Puisque les évènements racontés se déroulent
avant Le Magicien d’Oz, Raimi aurait
pu choisir de changer l’apparence du monde d’Oz (Walter Murch ne s’en était pas
privé dans sa suite) et de sacrifier aux modes du moment (la fantasy « réaliste » à la
Peter Jackson ou l’action « sombre » à la Christopher Nolan). Son
film s’intègre au contraire, avec une remarquable aisance, dans les codes
esthétique du film de Fleming, pourtant très anciens, pour ne pas dire démodés.
Ne manquent à l’appel – et c’est bien dommage – que les passages chantés. Le Monde fantastique d’Oz utilise
l’image de synthèse pour reproduire les teintes vives du Technicolor des années
30 et l’architecture de la Cité d’émeraude témoigne toujours de l’influence de
l’art déco.
Comme pour clouer le bec aux partisans du
« c’était mieux avant », Raimi montre que l’identité visuelle d’un
film ne dépend pas de la technique utilisée (maquettes et toiles peintes contre
numérique, 2D contre 3D) que des choix esthétique de son réalisateur. De même
que Cheval de guerre de Spielberg
oscillait entre les années 40 (Le Grand
nationale de Clarence Brown, 1944) et les 60 (La Fille de Ryan de David Lean, 1970), Oz 2013 est une fantaisie des années 30 (couleurs vives, costumes
d’opérette) adapté au cinéma contemporain. Ainsi, lorsque Raimi reprend une des
idées phares du film original (les premières scènes sont en noir et blanc et la
couleur n’apparait que lorsqu’on est transporté dans Oz), il l’adapte aux
nouvelles techniques (le passage à la couleur s’accompagne d’un élargissement
du cadre en Scope, format qui n’existait pas encore en 1939). Comme dans Le Magicien d’Oz et Oz, un monde extraordinaire, les mêmes acteurs apparaissent à la
fois dans le monde réel du Kansas et dans le pays d’Oz (qui semble ici moins
ouvertement onirique). Dans le film de Fleming, la vilaine sorcière était le
sosie de la voisine de Dorothy : ici, la fadasse Michelle Williams prête
son visage aux deux amoureuses du Magicien (une fermière dans la partie en noir
et blanc, une magicienne à Oz) et Zach Braff interprète à la fois l’assistant
du Magicien au Kansas et un singe parlant en image de synthèse (équivalent
moderne des maquillages d’autrefois).
Des correspondances se tissent entre le monde d’Oz
et l’œuvre de Raimi : si le look de
la Méchante Sorcière de l’Ouest est en tous points identiques à celui du film
original (peau vert chewing-gum, menton en galoche et chapeau pointu), il
rappelle aussi étrangement celui du Bouffon vert de Spider-Man. Comme Peter Parker ou Ash (balancé dans un univers de fantasy dans L’Armée des ténèbres), le Magicien interprété par James Franco est
un héros malgré lui qui utilise d’abord ses pouvoirs de façon égoïste (Peter
participe à un combat de catch pour s’acheter une voiture/le magicien est
obnubilé par la salle du trésor de la Cité d’émeraude) avant de les mettre au
service de la communauté. Le héros du Monde
fantastique d’Oz choisit finalement de s’effacer derrière son alter ego (le puissant Magicien), comme
Peter Parker derrière le costume de Spider-Man, mais la décision de vivre caché
apparait ici moins dramatique que chez le super-héros.
Héros sans aucuns pouvoirs, le Magicien apparait
comme un double du réalisateur : un admirateur du Cinématographe d’Edison
(nous sommes en 1905) qui se sort des situations périlleuses grâce à sa
capacité à raconter des histoires et à faire naitre des illusions. La
première partie du film se déroule dans l’univers du cirque (le superbe
générique montre des décors de théâtre façon Terry Gilliam et le Magicien fait
des tours sur un champ de foire itinérant) mais illustre ensuite les pouvoirs
de la lanterne magique, donc de l’illusion cinématographique. La bataille
finale s’écarte ainsi intelligemment de la traditionnelle confrontation
militaire (ou du consternant combat contre le dragon d’Alice au pays des merveilles) au profit d’un duel d’intelligences
où le Magicien utilise ses compétences techniques pour duper ses adversaires,
inventant rien moins qu’un système de projection en relief (et sans
lunettes !).
Les amateurs de mythologie comparée et de
narratologie campbellienne se réjouiront alors de constater que le personnage
principal du Monde fantastique d’Oz
n’est autre qu’un trickster (fripon,
manipulateur et menteur), auquel le cinéma préfère d’ordinaire des héros moins
ambigus.
* Si le film de 1939 est de très loin la plus célèbre adaptation des livres de L.
Frank Baum, on compte depuis les tous débuts du cinéma une centaine de films
situés dans l’univers d’Oz. Déjà sous l’égide de Disney, le réalisateur Walter
Murch (monteur d’Apocalypse Now) et le
producteur Gary Kurtz (Star Wars)
avaient donné en 1985 une étrange suite aux aventures de Dorothy (à la manière,
donc du Alice de Burton) : dans Oz, un monde extraordinaire, la jeune
fille traumatisée par ses précédentes aventures était placée dans un asile
avant de retourner à Oz pour découvrir un monde dévasté où ses amis
l’épouvantail, le lion et le bucheron étaient changés en statues de pierre.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire