mardi 5 mars 2013

Tribune : le monde fantastique d'Oz

Le Monde fantastique d’Oz de Sam Raimi, sortie le 13 mars 2013


THE AMAZING WIZARD OF OZ

La mise en chantier de cette préquelle tardive du Magicien d’Oz de Victor Fleming (plus de 70 ans après sa sortie, un record)* est à l’évidence une conséquence directe du succès monumental d’Alice au pays des merveilles de Tim Burton. En attendant les relectures de La Belle au bois dormant (Maléfique avec Angelina Jolie) et Cendrillon (par Kenneth Branagh), Disney retourne à Oz comme Alice revenait au Pays des Merveilles : en relief, dans des paysages numériques colorés et avec un James Franco marchant sur les brisées de Johnny Depp en anti-héros extravagant (façon Jack Sparrow plutôt que Chapelier fou) ; jusque dans des affiches presque identiques.
Sauf que Le Monde fantastique d’Oz n’est pas l’œuvre d’un Tim Burton en bout de course (qui a depuis bien remonté la pente avec les sympathiques Dark Shadows et Frankenweenie) mais du fringant Sam Raimi qui, à défaut de s’être plongé dans la dark fantasy de World of Warcraft – le film, se frotte ici au plus américain des univers merveilleux américains (rappelons que Le Seigneur des Anneaux, Narnia , À la croisée des mondes ou Harry Potter sont des créations britanniques).




Au même titre que Peter Jackson, son double à bien des égards – et à l’opposé donc de Burton – Raimi mène depuis plus de 30 ans une carrière exemplaire qui n’a cessé de gagner en ampleur (du tournage amateur d’Evil Dead au 300 millions de dollars de budget de Spider-Man 3) tout en conservant un style très personnel. Comme Le Seigneur des Anneaux pour Jackson, la première trilogie Spider-Man permit à Raimi de toucher pour la première fois un large public sans se renier et de bénéficier de moyens techniques inédits (l’importance des deux trilogies est aussi marquée par leur influence : Le Seigneur des Anneaux fut suivi d’une vague de films de fantasy et Spider-Man, bien plus que les sages X-Men de Bryan Singer, confirmât qu’il était possible d’offrir un équivalent cinématographiques aux pages de comics les plus démentes).

Les images de synthèse ont libéré la mise en scène de Raimi, lui permettant des mouvements de caméra toujours plus amples et dynamiques (une constante depuis ses débuts). À partir de Spider-Man 2, celui qui recourrait jusqu’alors au montage pour suggérer les actions les plus complexes était passé à de longs plans étourdissants suivant la trajectoire de l’homme araignée entre les immeubles, dont on retrouve ici la trace lorsque nos héros survolent le pays d’Oz à l’intérieur d’une bulle de savon ou sur un balai.
Raimi ne livre pourtant pas ici son film le plus énervé (le sujet ne s’y prête pas vraiment) et réserve les cadrages baroques et les effets 3D spectaculaires à la séquence de la tornade (grandiose) et à ses méchants (la métamorphose de la Sorcière de l’Ouest). On peut également regretter que le réalisateur ne parvienne pas complètement à nous immerger dans le monde d’Oz. Designé par Robert Stromberg, le directeur artistique d’Avatar (et Alice au pays des merveilles !), le pays merveilleux ressemble par endroit à Pandora (grands espaces verdoyants, pics rocheux) mais reste à l’état de (splendide) décor au lieu de constituer comme chez Cameron un espace vivant : les rares bestioles rencontrées par le Magicien durant son voyage (fées voraces, plantes avec des yeux) font toujours l’objet d’une saynète humoristique mais ne semblent pas s’inscrire dans un biotope cohérent.

La réussite esthétique est pourtant d’importance, et plus audacieuse qu’il n’y parait. Puisque les évènements racontés se déroulent avant Le Magicien d’Oz, Raimi aurait pu choisir de changer l’apparence du monde d’Oz (Walter Murch ne s’en était pas privé dans sa suite) et de sacrifier aux modes du moment (la fantasy « réaliste » à la Peter Jackson ou l’action « sombre » à la Christopher Nolan). Son film s’intègre au contraire, avec une remarquable aisance, dans les codes esthétique du film de Fleming, pourtant très anciens, pour ne pas dire démodés. Ne manquent à l’appel – et c’est bien dommage – que les passages chantés. Le Monde fantastique d’Oz utilise l’image de synthèse pour reproduire les teintes vives du Technicolor des années 30 et l’architecture de la Cité d’émeraude témoigne toujours de l’influence de l’art déco.
Comme pour clouer le bec aux partisans du « c’était mieux avant », Raimi montre que l’identité visuelle d’un film ne dépend pas de la technique utilisée (maquettes et toiles peintes contre numérique, 2D contre 3D) que des choix esthétique de son réalisateur. De même que Cheval de guerre de Spielberg oscillait entre les années 40 (Le Grand nationale de Clarence Brown, 1944) et les 60 (La Fille de Ryan de David Lean, 1970), Oz 2013 est une fantaisie des années 30 (couleurs vives, costumes d’opérette) adapté au cinéma contemporain. Ainsi, lorsque Raimi reprend une des idées phares du film original (les premières scènes sont en noir et blanc et la couleur n’apparait que lorsqu’on est transporté dans Oz), il l’adapte aux nouvelles techniques (le passage à la couleur s’accompagne d’un élargissement du cadre en Scope, format qui n’existait pas encore en 1939). Comme dans Le Magicien d’Oz et Oz, un monde extraordinaire, les mêmes acteurs apparaissent à la fois dans le monde réel du Kansas et dans le pays d’Oz (qui semble ici moins ouvertement onirique). Dans le film de Fleming, la vilaine sorcière était le sosie de la voisine de Dorothy : ici, la fadasse Michelle Williams prête son visage aux deux amoureuses du Magicien (une fermière dans la partie en noir et blanc, une magicienne à Oz) et Zach Braff interprète à la fois l’assistant du Magicien au Kansas et un singe parlant en image de synthèse (équivalent moderne des maquillages d’autrefois).

Des correspondances se tissent entre le monde d’Oz et l’œuvre de Raimi : si le look de la Méchante Sorcière de l’Ouest est en tous points identiques à celui du film original (peau vert chewing-gum, menton en galoche et chapeau pointu), il rappelle aussi étrangement celui du Bouffon vert de Spider-Man. Comme Peter Parker ou Ash (balancé dans un univers de fantasy dans L’Armée des ténèbres), le Magicien interprété par James Franco est un héros malgré lui qui utilise d’abord ses pouvoirs de façon égoïste (Peter participe à un combat de catch pour s’acheter une voiture/le magicien est obnubilé par la salle du trésor de la Cité d’émeraude) avant de les mettre au service de la communauté. Le héros du Monde fantastique d’Oz choisit finalement de s’effacer derrière son alter ego (le puissant Magicien), comme Peter Parker derrière le costume de Spider-Man, mais la décision de vivre caché apparait ici moins dramatique que chez le super-héros.
Héros sans aucuns pouvoirs, le Magicien apparait comme un double du réalisateur : un admirateur du Cinématographe d’Edison (nous sommes en 1905) qui se sort des situations périlleuses grâce à sa capacité à raconter des histoires et à faire naitre des illusions. La première partie du film se déroule dans l’univers du cirque (le superbe générique montre des décors de théâtre façon Terry Gilliam et le Magicien fait des tours sur un champ de foire itinérant) mais illustre ensuite les pouvoirs de la lanterne magique, donc de l’illusion cinématographique. La bataille finale s’écarte ainsi intelligemment de la traditionnelle confrontation militaire (ou du consternant combat contre le dragon d’Alice au pays des merveilles) au profit d’un duel d’intelligences où le Magicien utilise ses compétences techniques pour duper ses adversaires, inventant rien moins qu’un système de projection en relief (et sans lunettes !).

Les amateurs de mythologie comparée et de narratologie campbellienne se réjouiront alors de constater que le personnage principal du Monde fantastique d’Oz n’est autre qu’un trickster (fripon, manipulateur et menteur), auquel le cinéma préfère d’ordinaire des héros moins ambigus.

Sylvain Angiboust


* Si le film de 1939 est de très loin la plus célèbre adaptation des livres de L. Frank Baum, on compte depuis les tous débuts du cinéma une centaine de films situés dans l’univers d’Oz. Déjà sous l’égide de Disney, le réalisateur Walter Murch (monteur d’Apocalypse Now) et le producteur Gary Kurtz (Star Wars) avaient donné en 1985 une étrange suite aux aventures de Dorothy (à la manière, donc du Alice de Burton) : dans Oz, un monde extraordinaire, la jeune fille traumatisée par ses précédentes aventures était placée dans un asile avant de retourner à Oz pour découvrir un monde dévasté où ses amis l’épouvantail, le lion et le bucheron étaient changés en statues de pierre.

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