Pour entamer cette nouvelle rubrique chez AdQuePour,
retour sur le film Berberian Sound Studio, de Peter
Strickland - sortie le 3 avril 2013.
DEAD IN TRANSLATION
Alors que l’on dit parfois que le son joue pour
moitié dans la réussite d’un film, les ingénieurs du son, cachés derrière leur
micro, retirés dans leur cabine à l’écart du plateau, ne sont guère des
personnages de cinéma excitants. Combien de films mettant en scène des acteurs,
des actrices, des réalisateurs et parfois même des producteurs ? La liste
est longue. Les ingénieurs du son doivent eux se « contenter » de
deux chef d’œuvre, Conversation secrète
de Francis Ford Coppola (situé dans le monde de l’espionnage) et Blow Out de Brian De Palma. On peut
désormais rajouter, sur un mode mineur, Berberian
Sound Studio.
1978 : Gilderoy, un ingénieur du son anglais,
débarque en Italie (comme d’autres à Fribourg) pour travailler sur un film
d’épouvante, possible mixte de Suspiria
(des sorcières hantent un pensionnat de jeune fille) et des films Mondo (mise en scène crue de scènes
ultra-violentes à des fins « éducatives » et
« morales » : ici, les tortures de l’inquisition). Idée
fascinante : alors que le héros de Coppola imaginait des images à partir
de l’enregistrement d’une conversation, alors que celui de De Palma recréait un
film en associant des images et des sons, le spectateur de Berberian Sound Studio ne verra aucune image du film sur lequel
travaille Gilderoy et doit tout imaginer à partir des effets sonores. Une vraie
démonstration du pouvoir évocateur du son.
Le choix du cinéma italien de la grande époque pour
situer un film sur le son est pertinent. L’Italie a, malgré ses installations
techniques parfois médiocres, une longue tradition du son postsynchronisé. Les
films étaient tournés muets, sans se soucier des dialogues (ce permettait d’employer
des acteurs étrangers dont la voix sera ensuite doublée, de Tomás Milián à
Clint Eastwood), et leur bande son intégralement
recrée en auditorium. Berberian Sound
Studio nous montre donc toutes les étapes de la post-production sonore, de
l’enregistrement des dialogues (par d’autres actrices que celles qui ont joué
dans le film) et des cris monstrueux (effectués par des spécialistes de la
performance vocale) à la création toujours ludique des bruitages, où
démembrements et défénestration sont évoqués en torturant des fruits et
légumes. Le film de Peter Strickland n’a rien d’un documentaire mais recrée
efficacement l’atmosphère à la fois studieuse et festive des sessions
d’enregistrement, au point que le spectateur aura rapidement l’impression de
savoir lui-même se servir d’un magnétophone Nagra.
La reconstitution des années 70 s’inspire elle-même
du cinéma de genre : le décor est plongé dans une pénombre traversée de
couleurs vives (le néon rouge annonçant que l’enregistrement est en cours) et
le mystérieux projectionniste du studio porte des gants noirs semblables à ceux
d’un tueur de giallo. Berberian Sound Studio s’inscrit dans la
veine d’autres films d’auteurs récents inspirés l’épouvante italienne, comme
les excellents Amer (Hélène Cattet et
Bruno Forzani, 2009) ou La Solitude des
nombres premiers (Saverio Constanzo, 2010). L’imaginaire de l’amateur de
films de genre s’emballe, et on s’attend à ce qu’un tueur décime les membres de
l’équipe, ou que Gilderoy trouve un enregistrement du Necronomicon parmi ses
bandes. Mais non : le réalisateur se concentre le mal-être kafkaïen du
petit anglais tyrannisé par ses collègues italiens et, aux univers mentaux
tranchants comme des rasoirs du giallo,
préfère visiblement ceux, beaucoup plus fumeux, de David Lynch, convoqué par
plusieurs gros plans d’un panneau marqué Silenzio (« silence » en
Italien mais également le nom du club de Mulholland
Drive). Comme tant de personnages lynchiens, Gilderoy finit par se
dédoubler, se voit lui-même sur un écran de cinéma et perd l’usage de sa propre
langue : lui qui ne parlait qu’anglais est soudain doublé en Italien.
L’influence lynchienne se justifie : le
réalisateur américain soigne lui aussi ses ambiances sonores et n’a pas été le
dernier à s’inspirer du cinéma de genre italien (la violence baroque et les
éclairages rouge d’Argento, la confusion entre réalité et fantasme de certains
films de Mario Bava – une scène fameuse de Twin
Peaks est empruntée à Opération Peur).
Le problème de Lynch, et a fortiori de Berberian
Sound Studio, c’est la suffisance de leur approche auteuriste, leur refus
de raconter des histoires qui débouche le plus souvent sur un prêt-à-filmer de
l’étrange (espaces vides, lumières qui clignotent, son qui ronfle et images qui
se mélangent comme dans un vieux film expérimental). Une approche arty trop sage pour convaincre les
admirateurs de De Palma, Argento ou Nicolas Roeg. Une fois acquis que Berberian Sound Studio se limitera à
mettre en scène le trouble de son personnage principal (évident dès les
premières scènes et lourdement répété ensuite), le film, malgré ses qualités, devient
passablement ennuyeux et répétitif.
Sylvain Angiboust
Si vous êtes intéressé(e) pour publier votre critique, analyse ou toute autre opinion sur ce blog (sur tous thèmes : films, bouquins, musique, JV, recettes de soupes de tomate à l'ancienne) merci de contacter les admin et de leur expliquer succinctement votre point de vue sur la chose et pourquoi un blog de notre renommée daignerait s'abaisser à vous donner la parole.
50 pages maxi.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire