dimanche 24 février 2013

Tribune : Berberian Sound Studio

   Pour entamer cette nouvelle rubrique chez AdQuePour,
retour sur le film Berberian Sound Studio, de Peter Strickland - sortie le 3 avril 2013.


DEAD IN TRANSLATION

Alors que l’on dit parfois que le son joue pour moitié dans la réussite d’un film, les ingénieurs du son, cachés derrière leur micro, retirés dans leur cabine à l’écart du plateau, ne sont guère des personnages de cinéma excitants. Combien de films mettant en scène des acteurs, des actrices, des réalisateurs et parfois même des producteurs ? La liste est longue. Les ingénieurs du son doivent eux se « contenter » de deux chef d’œuvre, Conversation secrète de Francis Ford Coppola (situé dans le monde de l’espionnage) et Blow Out de Brian De Palma. On peut désormais rajouter, sur un mode mineur, Berberian Sound Studio.

1978 : Gilderoy, un ingénieur du son anglais, débarque en Italie (comme d’autres à Fribourg) pour travailler sur un film d’épouvante, possible mixte de Suspiria (des sorcières hantent un pensionnat de jeune fille) et des films Mondo (mise en scène crue de scènes ultra-violentes à des fins « éducatives » et « morales » : ici, les tortures de l’inquisition). Idée fascinante : alors que le héros de Coppola imaginait des images à partir de l’enregistrement d’une conversation, alors que celui de De Palma recréait un film en associant des images et des sons, le spectateur de Berberian Sound Studio ne verra aucune image du film sur lequel travaille Gilderoy et doit tout imaginer à partir des effets sonores. Une vraie démonstration du pouvoir évocateur du son.

Le choix du cinéma italien de la grande époque pour situer un film sur le son est pertinent. L’Italie a, malgré ses installations techniques parfois médiocres, une longue tradition du son postsynchronisé. Les films étaient tournés muets, sans se soucier des dialogues (ce permettait d’employer des acteurs étrangers dont la voix sera ensuite doublée, de Tomás Milián à Clint Eastwood), et leur bande son intégralement recrée en auditorium. Berberian Sound Studio nous montre donc toutes les étapes de la post-production sonore, de l’enregistrement des dialogues (par d’autres actrices que celles qui ont joué dans le film) et des cris monstrueux (effectués par des spécialistes de la performance vocale) à la création toujours ludique des bruitages, où démembrements et défénestration sont évoqués en torturant des fruits et légumes. Le film de Peter Strickland n’a rien d’un documentaire mais recrée efficacement l’atmosphère à la fois studieuse et festive des sessions d’enregistrement, au point que le spectateur aura rapidement l’impression de savoir lui-même se servir d’un magnétophone Nagra.

La reconstitution des années 70 s’inspire elle-même du cinéma de genre : le décor est plongé dans une pénombre traversée de couleurs vives (le néon rouge annonçant que l’enregistrement est en cours) et le mystérieux projectionniste du studio porte des gants noirs semblables à ceux d’un tueur de giallo. Berberian Sound Studio s’inscrit dans la veine d’autres films d’auteurs récents inspirés l’épouvante italienne, comme les excellents Amer (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2009) ou La Solitude des nombres premiers (Saverio Constanzo, 2010). L’imaginaire de l’amateur de films de genre s’emballe, et on s’attend à ce qu’un tueur décime les membres de l’équipe, ou que Gilderoy trouve un enregistrement du Necronomicon parmi ses bandes. Mais non : le réalisateur se concentre le mal-être kafkaïen du petit anglais tyrannisé par ses collègues italiens et, aux univers mentaux tranchants comme des rasoirs du giallo, préfère visiblement ceux, beaucoup plus fumeux, de David Lynch, convoqué par plusieurs gros plans d’un panneau marqué Silenzio (« silence » en Italien mais également le nom du club de Mulholland Drive). Comme tant de personnages lynchiens, Gilderoy finit par se dédoubler, se voit lui-même sur un écran de cinéma et perd l’usage de sa propre langue : lui qui ne parlait qu’anglais est soudain doublé en Italien.

L’influence lynchienne se justifie : le réalisateur américain soigne lui aussi ses ambiances sonores et n’a pas été le dernier à s’inspirer du cinéma de genre italien (la violence baroque et les éclairages rouge d’Argento, la confusion entre réalité et fantasme de certains films de Mario Bava – une scène fameuse de Twin Peaks est empruntée à Opération Peur). Le problème de Lynch, et a fortiori de Berberian Sound Studio, c’est la suffisance de leur approche auteuriste, leur refus de raconter des histoires qui débouche le plus souvent sur un prêt-à-filmer de l’étrange (espaces vides, lumières qui clignotent, son qui ronfle et images qui se mélangent comme dans un vieux film expérimental). Une approche arty trop sage pour convaincre les admirateurs de De Palma, Argento ou Nicolas Roeg. Une fois acquis que Berberian Sound Studio se limitera à mettre en scène le trouble de son personnage principal (évident dès les premières scènes et lourdement répété ensuite), le film, malgré ses qualités, devient passablement ennuyeux et répétitif.

Sylvain Angiboust






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